Achod Papasian
(France)
Dans l’obscurité du logis, la lumière du levant forme sur les murs des figures orangées qui flamboient plus fort de seconde en seconde. Bientôt, le soleil surgit des collines boisées de Shushi. Le soleil, mon compagnon, qui allait m’éclairer en cette journée et qui venait d’en lancer le compte-à-rebours !
En ce jour d’aventures, me voilà sur la route, installé de manière ubuesque dans un marchroutka rempli jusqu’au dernier centimètre cube, conduit par un chauffeur sorti tout droit d’une comédie de Kusturica. Armé d’une volumineuse bedaine et d’une casquette en cuir, il déclame ses tirades, adressées à lui-même ou aux passagers, difficile à dire, puisqu’il fait les questions et les réponses. Plusieurs fois, il arrête son véhicule pour attendre la réception d’un précieux paquet à transporter, à la grande exaspération des passagers qui ne sauraient toutefois élever la voix face au colosse. Il se fait ensuite un plaisir d’allumer sa mini-TV et d’inonder le bus de musique « rabbiz », illustrée de clips à l’américaine tournés autour d’une piscine avec tout ce qu’il faut pour s’amuser. Le décalage entre la vidéo et les visages muets des passagers est savoureux.
Après avoir quitté la discothèque ambulante, je me rends à pied en direction du village de Ghshlagh où m’attend la maison-musée de Nikol Duman. En chemin, je discute avec une dame, professeure de mathématiques à l’école du village. Arrivés devant la porte close du musée, elle m’indique où trouver la guide en charge des visites. Le musée présente la vie du fédayin Nikol Duman, figure emblématique du mouvement de libération du XIXème siècle, dans la maison qui l’a vu naître. A travers ses armes, ses uniformes, des cartes détaillées décrivant les combats et des photographies, je m’imagine la vie de ce guerrier, dédiée toute entière à la défense de la terre d’Arménie. Dans la salle suivante sont exposés dans la pénombre les objets traditionnels de la vie quotidienne des villageois : les outils pour moudre le blé, collecter la laine, préparer le pain… Je dois saluer ici le courage de ma guide, qui pour me faire comprendre l’usage de chaque objet a eut recours aux pantomimes les plus farfelues. A l’étage, dans la chambre à coucher, je découvre un véritable trésor, un tapis vieux de 150 ans ! Comme les khatchkars érodés par le temps, la tissure témoigne silencieusement de l’usure des années qui ont passées. Nous nous rendons ensuite à une seconde demeure en réhabilitation grâce au financement d’une arménienne de la diaspora et prochainement dédiée à la vie d’un autre fédayin. Le jardin du musée quant à lui recèle de pièces métalliques à l’abandon que mon père, dans un élan paradjanovien, se serait déjà empressé d’amasser pour composer ses sculptures.




