Force d’attraction

Achod Papazian
(Ile-De-France, France)

S’il y a bien quelque chose d’inexplicable et de passionnant dans cette aventure arménienne que je poursuis, c’est la force d’attraction que le pays, que la terre opère sur moi. Il y a plus d’un an et demi déjà que ma décision s’est prise : Partir. Au départ, ce projet m’est apparu comme une révélation, une fuite pour échapper à la vie que je menais en France et qui m’embarquait doucement mais tranquillement vers la névrose. Partir, mais où ? Et pour quoi faire ? Déjà, le volontariat m’est apparu comme une formidable opportunité de m’oublier et de me mettre au service des autres tout en voyageant. Mais toujours la destination, le véritable objectif faisait défaut. C’est en parcourant une interminable liste de projets classés par pays que mon chemin a croisé celui de l’Arménie. Partir en Arménie. L’idée a germé en moi et est devenue de jour en jour de plus en plus significative, de plus en plus obsessionnelle. Avec l’aide du CIDJ de Paris, je me suis lancé dans l’élaboration de mon projet dans le cadre du Service Volontaire Européen.

Ma mission en Arménie aurait consisté à animer des ateliers de musique, d’art plastique et des cours de français à l’orphelinat Zatik d’Erevan, mais faute d’accords sur les subventions mon projet chéri est tombé à l’eau. Je vous laisse imaginer dans quel état je me trouvais lorsque ce projet dans lequel j’avais placé tout mes espoirs s’est volatilisé. Les mois suivants, je me trouvais dans une sorte de léthargie et d’amertume, ne sachant où me diriger sur cette planète et m’efforçant d’oublier mon idée saugrenue de voyage. Cependant, une force sourde était toujours là, qui m’a poussé à m’inscrire et à participer au Phonéton 2010 – une collecte massive de dons organisé par le Fonds Arménien de France pour venir en aide au développement de l’Arménie et du Karabagh. Dans le centre d’appel, j’étais assis à côté d’une arménienne venue d’Allemagne. 

Nous avons fait et connaissance et je lui ai demandé à tout hasard si elle aurait des contacts pour se rendre en Arménie dans le cadre du volontariat. Elle m’a donné deux contacts, l’un pour travailler dans un camp de jeunes et l’autre dans une université à Yeghegnadzor, contacts qui se révèleront par la suite sans issue, mais qu’importe ! La roue était de nouveau en marche et l’espoir d’atteindre l’Arménie était ressuscité ! C’est ainsi qu’après des recherches tous azimuts, des rencontres avec des jeunes arméniennes qui comme moi étaient attirées (…par l’Arménie rhôôô !), des parties de bouche-à-oreilles et de recherches internet matinales que je suis finalement entré en contact avec Armenian Volunteer Corps et Birthright Armenia. A partir de ce moment, le cadre proposé par ces deux organisations – ce « cadre » que je recherchais à tout prix afin de me rendre en Arménie – s’est révélé être en béton armé… non, plutôt…en tuf multicolore d’Arménie !!!!

C’est bien cette même force d’attraction qui samedi dernier m’a poussé à me lever au petit matin avec cette idée fixe en tête : descendre le canyon de Shoushi.

J’étais donc déjà débout en ce matin de novembre, et Gayaneh, la mère de ma famille d’accueil me regardait d’un air un peu inquiet. « Tu vas aller où aujourd’hui ? » me demande-t-elle. Elle commence à être habituée à mes vagabondages de fin de semaine. Achod : « Hmm…J’aimerais descendre le canyon de Shoushi. Tu sais, il y a un chemin, “les quarante marches”. » Le père de ma famille d’accueil, Edik : « Attends, Achod, en hiver c’est hors de question, c’est trop dangereux. Tu ne connais pas le chemin. Et puis… » Et ainsi de suite, jusqu’à ce que lui-même me décrive le chemin qui mène à ces fameuses marches, grâce à mes questions ingénues et désintéressées ! Sur le chemin quand même, je n’en menais pas large. « Mais qu’est-ce que je suis en train de faire ? Au lieu de rester tranquillement au chaud à réviser mon arménien ! » Seulement voilà, je ne contrôle pas ce désir d’aller toujours plus loin, d’abord en Arménie, puis à Shoushi et enfin au cœur de ce canyon, au cœur de mon pays ! Le début de la descente se fait en effet à l’aide de ses « quarante marches », énormes pierres qui forment un escalier naturel. Mais très vite, l’escalier laisse place à des chemins étroits, des pans de pierre entre lesquels j’aperçois la falaise d’un kilomètre et demi qui s’ouvre à perte de vue.

Le chemin se poursuit à travers les pierres et les ronces et je dois rester attentif pour ne pas perdre sa trace. J’arrive bientôt à une sorte de plateau qui longe la falaise horizontalement, à mi-chemin entre le sommet et la rivière en contrebas. Au bout du plateau, une grotte dans laquelle résonne le gazouillis cristallin de l’eau qui s’écoule le long des pierres. C’est beau. Mais il n’y a plus de chemin ! C’est alors que commence la recherche effrénée pour trouver le passage qui me mènera en bas. Je tâtonne, j’essaie et c’est en suivant la trace des déchets stupidement – mais dans ce cas – utilement abandonnés que je parviens à avancer. Une fois arrivé dans la forêt, plus que quelques mètres et j’atteindrais la rivière. Mais déjà une forme apparaît à travers les arbres.

Depuis que je suis en Arménie, ces escapades que j’entreprends sont avant tout un prétexte pour rencontrer des gens et parler en arménien. Mais tout de même, je ne m’attendais pas à faire une rencontre au beau milieu de ces falaises ! Ainsi, Norik, du village voisin de Karintak, se trouvait là avec son âne et coupait du bois pour l’hiver. Nous commençons à discuter et déjà la méfiance qui apparaissait sur son visage se disperse et laisse place à la complicité. Une complicité qui se créé entre un berger du Karabagh et un volontaire venu de Paris ! Après avoir chargé le pauvre âne, nous nous rendons à Karintak à travers les arbres tout en cueillant des fruits et des baies, aussitôt dégustées. Au village, je suis accueilli par sa famille et submergé de saveurs délicieuses faîtes maison. Le repas englouti, nous sommes déjà repartis, Norik et moi, en direction de la forêt, lui à pied et moi… à dos d’âne. Je vous laisse imaginer le tableau. Revenus à l’endroit où nous nous étions rencontrés, Norik me donne les indications pour poursuivre ma route puis remonter vers Shoushi. Je ne trouve pas les mots pour le remercier. Et lui s’excuse pour l’état dans lequel se trouve sa maison. J’aurais dû lui dire qu’on ne peut être plus royalement accueilli. Sacrée rencontre.

Le chemin le long de la rivière, entre ces deux falaises, fut un grand moment de calme. Entouré, submergé de nature depuis le matin, j’étais transformé par l’environnement. Toujours à la recherche d’un passage, d’une rive à l’autre de la rivière, entre les ronces sauvages ou les rochers. Sur ma route se trouvait une grotte surnommée « L’ombrelle » : la source qui s’y écoule d’en haut a sculpté la pierre et la mousse en forme de parapluie, orné d’une multitude de fin filets d’eau. Un peu plus loin, je traverse les ruines du village d’Huniot puis un pont du 18ème siècle par lequel passe le chemin indiqué par Norik et qui me mène à flanc de montagne vers Shoushi et sa forteresse. En remontant, je ne peux m’empêcher de penser à la dimension émotionnelle et historique de ce canyon. Lors de la guerre de libération du Karabakh contre les azéris, les guerriers arméniens ont escaladé par centaines ce fameux « rocher » de Shoushi et ont pris par surprise leurs ennemis. La prise de Shoushi de 9 mai1992 aconstituée le tournant de la guerre, remportée deux ans plus tard par les arméniens. Une victoire, enfin, dans ce 20ème siècle assassin pour le peuple et la terre d’Arménie. Une victoire passée par cette montagne, car le peuple d’Arménie et ses montagnes ne forment qu’Un. En marchant, mes pensées s’envolent et flottent dans le ciel, me chatouillent, me quittent, et en admirant l’horizon de roche qui s’élève tout autour de moi, je crois comprendre ce qu’aimer veut dire : être irrésistiblement attiré…

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